Portrait d'entrepreneur mode homme

Un élève qui n’est pas scolaire est épinglé comme un « mauvais élève » alors qu’il a très certainement d’autres talents

Petite, je voulais être journaliste. J’étais curieuse, j’avais envie de comprendre le monde, et j’aimais écrire. J’ai eu le goût de l’écriture en 4ème grâce à ma prof de Français qui nous avait imposé de lire un livre par semaine durant les vacances d’été. Je me suis prise de passion pour la lecture, et j’ai adoré le français à partir de ce moment-là. J’ai fait mon stage de 3ème au sein d’un journal régional, mais au cours de ce stage, je me suis rendue compte que j’avais une vision du métier de journaliste qui était erronée. Ce qui m’animait était le fait d’aller sur le terrain, être dans l’action, alors qu’en réalité je faisais face à une organisation très bureaucratique.

Je me suis naturellement orientée vers la filière littéraire au lycée, mais pour la suite de mes études, j’avais envie d’exploiter un autre de mes points forts qui était le relationnel. Je me suis donc tournée vers des études commerciales avec un DUT techniques de commercialisation. Dès que j’ai découvert le marketing, ça a été un gros coup de cœur, et j’ai poursuivi avec une maîtrise en marketing des produits de l’enfant. Ça a été une révélation, ça regroupait tout ce à quoi j’étais sensible : les mots, la créativité, le commerce, la compréhension de l’humain…

Mon père a toujours su reconnaître mes talents et mes limites, et les a pris en compte. Je lui en suis reconnaissante, et aujourd’hui, en tant que maman, j’essaie à mon tour de faire prendre conscience à mes enfants de leurs points forts et de les aiguiller vers un domaine qui leur parle. Pour ma part, j’étais assez scolaire donc je n’ai jamais eu de difficultés. L’école actuelle ne donne la chance qu’à ceux qui le sont également et qui rentrent dans les cases. Dès que ça n’est pas le cas, l’élève est épinglé comme un « mauvais élève », en « échec scolaire », et sa scolarité va être compliquée. Ce système fait perdre confiance en soi à de nombreux enfants, c’est catastrophique parce que ça peut anéantir des ambitions et fragiliser des personnes encore à l’âge adulte ! Les enfants qui ne sont pas scolaires ont pourtant très certainement d’autres talents. En tant que mère et ayant un fils qui a des facilités mais qui n’aime pas les règles et les cadres, je me suis renseignée sur des écoles alternatives comme les écoles Montessori mais beaucoup de ces établissements n’appliquent pas de système de notes, ce qui peut être préjudiciable pour intégrer certaines filières post-bac par exemple.

Je suis spécialiste du textile

A la fin de mes études, j’ai d’abord travaillé à Paris dans l’édition pour enfants, puis en tant qu’acheteur pour une chaîne de magasins de jouets. Nous avons ensuite décidé avec mon mari d’emménager à Nantes, mais le retour à l’emploi a été compliqué étant donné qu’à l’époque il n’y avait encore que peu de sièges sociaux. J’ai alors travaillé pendant plus de deux ans dans des boutiques de prêt-à-porter pour enfants, puis j’ai été acheteur-chef de produit chez Gémo où j’ai pu apprendre toute la partie technique liée au textile, et ma casquette de chef de produit m’a également amenée à créer des collections. J’ai ensuite évolué vers un poste de responsable du marketing client, puis j’ai été directrice de la communication.

Ces dix années passées chez Gémo ont été très formatrices, je suis aujourd’hui spécialiste du textile ; je connais les méthodes de production, où et à quel prix faire fabriquer, et surtout je sais comment créer des collections. Mais à la veille de mes 40 ans, j’avais besoin d’un changement majeur dans ma vie ; j’avais envie de plus de valeur et d’éthique dans mon travail, et je voulais m’accomplir en montant mon propre projet. J’ai donc quitté mon travail début 2015 sans vraiment avoir d’idée concrète en tête. En avril de la même année, le projet a commencé à prendre forme et j’ai décidé de m’associer avec Sébastien, un des anciens fournisseurs avec qui je travaillais et qui avait une entreprise d’édition de tissus recyclés à base de vêtements collectés.

Portrait entrepreneur modeNous voulons bousculer les codes du prêt-à-porter

En décembre 2015, nous avons créé Hacter qui est une marque de chaussures et d’accessoires pour homme fabriqués à partir de tissus recyclés, en édition limitée. Nous proposons des accessoires de cou (cravates, nœuds papillon), de la petite maroquinerie (bracelets, porte-cartes, portefeuilles, trousses de toilette), des sacs de voyage, et des chaussures. Nous sommes également en train de développer de la maroquinerie intermédiaire avec des sacs à dos et de la fashiontech (housses d’ordinateur et de tablette, étuis pour téléphone portable).

J’ai eu envie de créer des collections pour homme car je suis une personne assez masculine dans mon état d’esprit et dans ma façon de parler, parfois même dans mon style vestimentaire avec un côté masculin-féminin. Au-delà de ça, la mode féminine est saturée alors qu’il y a un vrai potentiel sur le marché de la mode masculine, notamment au niveau des accessoires. J’ai envie de rendre les hommes encore plus beaux et j’ai ma muse lorsque je réfléchis à mes futurs produits : mon mari !

Avec Hacter nous voulons bousculer les codes du prêt-à-porter et montrer que l’on peut produire différemment, en revalorisant des produits destinés à être détruits. L’idée est de ne pas produire pour Hacter mais d’utiliser des éléments déjà existants. Nos tissus recyclés sont issus des fins de séries, des chutes de production ou des déchets industriels ; nos nœuds papillons et nos cravates par exemple, proviennent des chutes d’une production de chemises. En revanche, nos cuirs ne sont pas issus du recyclage car nous voulons assurer aux clients une traçabilité du cuir et leur proposer un produit de qualité qui perdure.

Entreprendre me parait aujourd’hui tout à fait naturel et évident

Portrait entrepreneur modeJ’ai un rôle très transversal, je m’occupe à la fois de la création de la collection, du suivi de la production, de la commercialisation, du marketing ou encore de la communication. Sébastien, lui, n’est pas dans l’opérationnel, il intervient surtout pour participer aux réflexions stratégiques. C’est important d’avoir une personne qui soit impliquée dans le projet sans être dans l’opérationnel car elle permet de prendre du recul quand on a la tête dans le guidon !

Pour se lancer dans l’entrepreneuriat, il faut avoir de l’argent pour commencer, en tous cas pour un projet comme le mien où l’on a du stock à financer. Nous avons apporté, avec mon associé, plus de 40.000€ d’apports personnels au total, Réseau Entreprendre dont je suis lauréate nous a octroyé un prêt d’honneur et nous avons également un prêt bancaire. Donc j’ai quand même du poids sur mes épaules mais je pense qu’il ne faut pas avoir peur de s’endetter un peu pour faire les choses correctement. Il faut également bien avoir en tête et surtout accepter le fait que l’on ne va pas pouvoir se payer pendant un moment.

Entreprendre c’est savoir prendre des risques. Je gagnais bien ma vie en tant que salariée, aujourd’hui ma situation financière est tout autre et c’est assez stressant surtout quand on a 3 enfants ! Il y a des moments d’ascenseur émotionnel entre les victoires et les difficultés, mais j’ai toujours vu le verre à moitié-plein ; je ne me mets pas de freins. Je sais que c’est ambitieux de vouloir lancer une marque et que les deux premières années sont capitales quand on entreprend, alors je m’investis à fond et je saisis toutes les opportunités même si ça empiète sur ma vie perso. Je travaille beaucoup plus qu’avant, je ne compte pas mes heures. De toute manière si l’on commence à compter ses heures quand on entreprend, c’est plutôt mauvais signe ! J’arrive quand même à m’octroyer une liberté du temps, aujourd’hui je peux emmener ma fille à l’école le matin, chose que je ne pouvais pas faire avant !

Portrait entrepreneur modeJ’apprécie énormément le fait d’être libre dans mes décisions. Bien que j’aie été quelqu’un d’entreprenant au sein des entreprises pour lesquelles j’ai travaillé auparavant, je ne me suis jamais dit « Je serai chef d’entreprise ». Aujourd’hui ça me paraît tout à fait naturel et évident, mais à l’époque ça n’était pas une fin en soi. J’aime le fait de rencontrer plein de personnes très intéressantes, d’être à l’initiative d’un projet, de le mener de A à Z et de l’élever vers la stabilité pour pouvoir ensuite créer de l’emploi. C’est chouette de se dire que l’on crée un bassin économique vertueux !